Le voyage de Mandragore autour du Monde...

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Chapitre 22 : 18 mai - 8 juin 2008 : La Guyane française 

La vie est faite d’amour, de joies, de bonheurs… et pourtant il arrive que celle-ci nous fasse faire face à des combats… La vie est si belle et pourtant si fragile à la fois. Je ne peux commencer ce carnet sans une pensée pour Jean-Pierre, cet ami proche, que la maladie a récemment emporté…, sans une pensée pour tous ceux qui nous ont quittés et que nous gardons intacts dans notre cœur. Je relis le carnet de bord sur la Guyane que j’avais écrit au brouillon, j’y ressens un tel décalage entre la joie de vivre que je ressentais au moment de son écriture et ma peine aujourd’hui, que j’ai dû mal à le relire, et le terminer. Beaucoup de pensées se bousculent dans ma tête. Pourquoi raconter notre voyage ? Quel en est l’intérêt ? J’ai envie de tout effacer, faire un bref résumé, et puis arrêter de raconter. Et puis je me reprends, je me dis il faut avancer… continuer à vivre pleinement, intensément, partager… Pourquoi écrire ? Car dans la situation inverse, j’apprécie tellement lire les nouvelles de mes amis partis en voyage, c’est un peu une manière de voyager avec eux, découvrir par leurs descriptions de nouveaux paysages, en apprendre davantage sur les cultures, ses habitants, je lis avec attention leurs conseils, leurs expériences, leurs ressentis… et puis, savoir s’ils vont bien. Pourquoi écrire ? En résumé, qu’il s’agisse de l’écriture ou de beaucoup d’autres domaines, j’essaie de garder en tête cette maxime : « agis avec les gens, comme on aimerait qu’ils agissent avec toi-même ». Cette petite phrase donne souvent réponse à beaucoup de mes questions. Je vous livre donc notre carnet de bord de Guyane en terminant ce prélude par une jolie métaphore de Marc Chagall : « Si toute vie va inévitablement vers sa fin, nous devons durant la notre, la colorier avec nos couleurs d’amour et d’espoir ».

 

Quinze jours en Guyane, quinze jours excellents mais comme souvent ils sont passés trop vite ! Cette fois-ci encore plus que d’habitude ! Quinze jours imprégnés de marches en forêt amazonienne, de balades en pirogue ou en kayak dans le fleuve, mais aussi de rencontres marquantes… La pluie et les moustiques sont les seuls désagréments de notre escale, petits désagréments logiques et inévitables puisque nous sommes en pleine saison des pluies. On serait bien resté plus longtemps, on en a même raté le lancement de la fusée Ariane (elle devait décoller la veille de notre départ, mais un problème de logiciel dans le lanceur a reporté son lancement d’une semaine…), mais si nous voulons profiter un peu des Antilles avant la saison des cyclones, il ne nous faut pas tarder à reprendre la mer. Initialement nous avions prévu de passer d’abord à Trinidad puis remonter quelques îles de l’arc antillais avant de laisser début août le bateau dans une zone hors cyclone. Finalement, nous montons directement en Martinique, puis descendrons en saut de puce d’île en île et laisserons le bateau dans un lieu sûr fin juillet dans les alentours de Trinidad. On ne sait pas encore où précisément, nous préférons nous renseigner davantage et voir sur place.

 

Retour en arrière… 18 mai, nous ancrons au petit port de pêche de Kourou, communément appelé le « vieux bourg ». Pourquoi monter jusqu’à Kourou, 40 miles après Cayenne ? Le mouillage de Cayenne à Degrades de Cannes est relativement éloigné du centre-ville, de plus ça craint un peu parait-il, et surtout Laurent connait déjà bien le port de Kourou. En effet, Kourou, c’est aussi la ville où nous nous sommes rencontrés avec Laurent pour la première fois il y a six ans. Laurent effectuait alors son stage de 2ème année d’ingénieur au Centre Spatial de Kourou pendant que je voyageais avec une amie, Karen, en sac à dos autour du Monde, dans le cadre du projet de notre association « Mode Sans Frontières » que nous avions monté avec toute une équipe en France et des couturiers de quarante pays.

Nous voilà six ans après de retour sur nos premières traces… La ville n’a pas trop changé, mais de nombreux bâtiments et de nouvelles habitations ont fait leur apparition. Nous commençons par une grande marche à pied dans la ville et rapidement nous retrouvons nos marques.

« - Allo, Yann, c’est Laurent et Hélène ! On est arrivé à Kourou…

- Très bien, j’ai récupéré votre régulateur d’allure. Il vous attend à St Georges. Montez jusqu’à Cayenne. De là, deux amis pourront vous récupérer en voiture après-demain ». Tout se déroule comme prévu. Suite à la casse de notre régulateur au Brésil, le constructeur, conscient que cette casse est due à une imperfection de son modèle, nous propose de nous renvoyer un autre modèle censé être plus résistant. Nous préférons que l’envoi se fasse en Guyane, pays français, et à une adresse sûre. Ce sera celle de Yann, le fils d’un ami de Noirmoutier, installé avec sa femme Alice et leur fils Alonso, à Saint-Georges. Saint-Georges de l’Oyapock… Qui aurait pu croire que notre régulateur arrive jusqu’ici ? Yann, Alice et Alonso habitent du côté brésilien sur un terrain au milieu de la forêt. A force de travail et de patience, ils y ont construit en plus de leur maison, huit bungalows au bord du fleuve, qu’ils louent. Mais Yann m’a demandé de ne pas faire de publicité ! Promis, Yann, je m’arrête là !

Dernière ville avant la frontière brésilienne, le centre de St-Georges compte une école primaire et collège, une poste, une boutique d’alimentation, et quelques petits bars et restaurants autour de la grande place (dont le fameux « Chez Modestine » !). De l’autre côté Oyapock, des hôtels et chambres chez l’habitant en grand nombre, des échoppes, des bijouteries... L’or n’y est pas cher, ou disons moins cher, dans les 25 euros le gramme. La visite est rapide, l’intérêt est davantage dans les secrets que laissent découvrir son fleuve et ses forêts à qui veut s’y aventurer. Spectacle magique, lorsque nous empruntons la pirogue ou le kayak de Yann et flânons dans la mangrove à coup de pagaies dans différents bras du fleuve. Les racines des arbres sont impressionnantes, s’élevant majestueusement de l’eau dans une nature où bruits de la jungle et silence profond se mêlent, donnant une atmosphère à la fois fascinante et étrange aux lieux.

Nos souvenirs de forêt à Saint-Georges, c’est aussi cette balade avec Patrick, débutant par un bel embourbement du 4x4 dans la piste trempée et pleine de trous qui nous mène vers Saut-Maripa. Un pick-up nous aide à nous dégager, mais Patrick s’en veut un peu… On aurait sûrement pu s’en sortir tout seul, il s’aperçoit après qu’il avait oublié de passer la seconde vitesse pour essayer de se dégager. T’en fais pas Patrick, tu as l’excuse que ta voiture est neuve et que tu n’es pas encore habitué aux boites de vitesses automatiques ! Nous rejoignons Saut-Maripa que nous avions approché de l’autre côté en pirogue quelques jours auparavant. Un militaire y surveille le passage des pirogues. Il fait partie des renforts envoyés suite au programme lancé par Sarkozy pour lutter contre l’exploitation clandestine de l’or. L’orpaillage clandestin, principalement orchestré par des réseaux de brésiliens, est conséquent. L’état français n’y voit pas d’un très bon œil cette perte de gains et de taxes dans les caisses du gouvernement… Nous laissons la voiture sur le bas-côté, et poursuivons par une marche dans la forêt tout près de Saut-Maripa. Ce circuit-découverte n’est plus entretenu. Très souvent, la végétation a repris ses droits, des arbres sont tombés bloquant parfois le passage, mais on retrouve de temps à autre des petites plaques indiquant le nom de certains arbres et leur utilisation par l’homme.

Yann est professeur de Sciences-Naturelles au collège, et nous présente à plusieurs de ses collègues et amis, notamment Patrick et Papy (il s’appelle Christian, mais tout le monde l’appelle Papy !) tous deux professeurs d’éducation physique et sportive. Ils nous apprennent beaucoup sur les qualités et difficultés d’enseigner dans ce collège à la frontière brésilienne. Enfants brésiliens, amér-indiens, créoles et parfois quelques « métros » (élèves des professeurs) étudient ensemble. Malgré les difficultés dont nous parlent les enseignants, problèmes de langues, échecs scolaires, difficiles conditions familiales des enfants…, le plaisir d’enseigner est toujours là.

 

Le stop en Guyane marche bien. Nous rentrons, parait-il, dans la catégorie du « petit couple qui inspire confiance ». Sur la route du retour entre Saint-Georges et Kourou, nous levons donc notre pouce. Nous sommes rapidement pris par un militaire en congé. Régulièrement le long de la route, une dizaine de voitures volées puis brûlées et abandonnées gisent sur le bas-côté. Deux minutes d’attente au grand rond point de Cayenne, et c’est Dominique, infirmière dans un lycée à Kourou, qui nous prend sous son aile. Le feeling passe vraiment bien. On s’échange nos mails, et on se dit, peut-être à bientôt ! La suite est encore plus amusante. Quelques jours plus tard, alors que Laurent pédale sur son mini-vélo, une voiture s’arrête ! « Vous n’êtes pas à bord d’un voilier s’appelant Mandragore ? voyageant en couple autour du Monde ? – Si, tout à fait ! – Mais où est votre femme ? – Justement, je la cherche, on était tous les deux en mini-vélos, et je l’ai perdue ! – Mettez votre vélo dans le coffre, on va la chercher ensemble ! ». Pendant ce temps, ne trouvant pas Laurent, j’ai continué ma route jusqu’au Centre Spatial de Kourou, point final initialement prévu. Et quelques minutes plus tard, je vois mon Laurent arrivé grand sourire avec Carlos et Delphine, couple avec qui nous partagerons beaucoup de temps les jours suivants. Delphine est professeur de mécanique dans le même lycée que celui où Dominique est infirmière. Carlos et Delphine aimant beaucoup naviguer, Dominique lui a parlé de nous, et la suite s’est enchaînée comme un concours de circonstances organisé ! Balades en forêt (« Petit-Saut », « Montagne des Singes »…), séance kyte-surf, dîners crevettes, mérou ou requin… nous les remercions encore pour leur gentillesse et leur accueil, sans oublier un petit clin d’œil à Bernadette, la maman de Delphine, et son inconditionnelle bonne humeur.

Nous retrouvons aussi au mouillage Benjamin, un jeune de 28 ans sur son bateau Braz Lebowski, ketch d’une dizaine de mètres, que nous avions déjà rencontré à Itaparica près de Salvador de Bahia. En France, Benjamin était charpentier de marine. En plus d’être charpentier, c’est un vrai bricoleur ! Après avoir bien navigué avec un copain, il se pose en Guyane, le temps de remplir la caisse de bord et de reprendre la mer dans quelques mois. On peut le suivre sur son blog : http://ouestubrazlebowski.spaces.live.com

Impossible de parler de toutes les personnes rencontrées, je terminerai seulement sur nos amis australiens, une famille et leurs trois enfants. Ils sont venus en France acheter un voilier Océanis 435 qu’ils baptisent « All the colors ». Ils ne savaient pas naviguer, ils ont donc passé trois ans à apprendre par eux-mêmes en faisant de petites navigations en Méditerranée, puis de plus en plus longues, jusqu’à la traversée de l’Atlantique l’hiver dernier. On a de grandes chances de se retrouver sur de prochaines escales. Eux aussi veulent traverser Panama en février prochain, faire le Pacifique, avant de rejoindre leur terre nourricière.

Une autre manière de rencontrer de nouvelles personnes à Kourou est tout simplement de se rendre le mardi ou le vendredi vers 17h sous le carbet près des pompiers. C’est une tradition entre bateaux au mouillage ou au ponton depuis quelques années. L’ambiance y est sympa, chacun ramène un petit quelque chose à boire ou à manger, et discute jusqu’à la nuit tombée…