Nous remontons la côte de Salvador à Jacaré, près de Joao Pessoa dans le nord-est brésilien, 5 jours et demi de mer, les premiers jours peu de vent, et le si peu, un vent debout ponctué de grains réguliers. Pendant les grains, le vent monte fortement et puis rapidement retombe. Contre toute attente à cette saison, la remontée se fait donc en tirant des bords ! On profite de ces moments de calme pour s’adonner à des activités qu’on ne peut pas faire quand le bateau gîte trop, comme bricoler, écrire, cuisiner ou encore couper les cheveux de Laurent ! (Grâce à l’outil de professionnel que m’a offert Franck, un ami coiffeur à Angers, c’est beaucoup plus facile de faire un beau dégradé. Ca marche à tous les coups ! Laurent est content de sa coupe, c’est le principal. La prochaine pourra à présent attendre fin juillet juste avant notre prochain aller-retour en France.)
La répartition de nos quarts s’installe, Laurent fait les débuts de nuit à partir de 19h, pendant 4 à 5 heures, puis je prends la relève 4 à 5 heures. En journée, à part une petite sieste de deux-trois heures, pour ma part au petit matin, et Laurent dans l’après-midi, on reste tous les deux éveillés. Les deux premières nuits de veille sont plus difficiles. Qui n’a pas la tête en vrac à trois heures du matin lorsqu’une voix, si réconfortante soit-elle, vous réveille en murmurant « Il est 1h du mat, c’est ton tour ! ». Mais une fois que l’organisme s’est habitué à ce nouveau rythme saccadé de sommeil, les quarts de nuit offrent des moments uniques. La nuit… A terre, je n’ai jamais remarqué qu’elle pouvait offrir autant de facettes. Nuit noire et inquiétante, nuit claire et apaisante, nuit magique et resplendissante d’étoiles, la nuit…
Le ciel d’étain au ciel de cuivre
Succède. La nuit fait un pas.Les choses de l’ombre vont vivre.Victor Hugo Seuls quelques bateaux de pêche ou supertankers qu’il faut surveiller attentivement viennent interrompre notre affectueux dialogue avec les éléments.
Le dernier jour changement étonnant, le vent passe au Sud. Cela nous permet d’avoir le vent de travers par rapport à notre cap. Au départ le vent est faible, on avance à 2-3 nœuds ! puis changement radical dans la matinée, le vent se lève franchement, montant rapidement à force 7, et se maintient toute la journée avec de la pluie. Avec 2 ris dans la grand-voile et le génois à moitié enroulé, on tient régulièrement des moyennes de 8 nœuds Afin de préserver le pilote automatique et pour bien sentir le bateau, nous barrons sous la pluie. Journée fatigante me direz-vous ? Si toutes étaient ainsi, je dirais sûrement oui, mais aujourd’hui je suis heureuse de vivre cet instant, sentir la mer, le vent, la houle, les embruns en pleine figure, sentir vivre les éléments, sentir mon ciré qui se trempe, la pluie n’est rien, elle est chaude, j’oserai même dire qu’elle fait du bien. C’est aussi cela la mer. Cette même mer, qui sait être si douce et délicate, elle sait devenir tout aussi agressive et effrayante... Elle est vivante, tout simplement. J’ai peur pour Mandragore, es-tu bien à l’aise ? Mais ses voiles assurées et sa coque fendant la houle semblent vouloir me rassurer. Elles me répondent ne t’inquiète pas, notre matériel est bon, on trace notre route, on vous protège.
Nous atteignons Cabadelo à la tombée de la nuit. On ne voit pas grand-chose, il faut faire attention, il n’y a pas beaucoup d’eau et des bancs de sable à certains endroits, mais le chenal est bien balisé.
Le lendemain matin, nous rejoignons quelques miles plus loin le village de Jacaré. Nous y retrouvons à la marina et au mouillage d’autres bateaux de voyage. Cette marina, construite par Philippe, un français installé ici depuis sept ans, est ouverte depuis septembre dernier seulement. Elle offre l’accès à l’eau, l’électricité, aux douches, au gasoil et à la wifi. L’ancre à peine jetée, un américain, voilier voisin du nôtre, vient nous voir sur son annexe, et nous invite à boire un verre à l’un des bars sur pilotis ce soir. Tom a acheté son bateau en Australie il y a trois ans. Il le ramène tranquillement aux Etats-Unis en ponctuant son retour de nombreuses escales en Asie, en Afrique. Le retour est à présent proche, mais ses yeux parlent pour lui, il pense déjà à repartir. Il travaillait avant dans la Navy en tant que pilote d’hélicoptère. Il a beaucoup navigué avec sa femme et sa fille quand celle-ci était âgée de 6 à 13 ans. Aujourd’hui sa femme préfère rester plus souvent aux Etats-Unis près de sa fille et ses petits-enfants. Il le regrette évidemment, mais ils ont trouvé un compromis et elle le rejoint de temps en temps.
Jacaré n’est pas une escale incontournable pour ses paysages, quelques bars et restos touristiques, une plage assez éloignée, un village près d’une grande ville, beaucoup de moustiques… mais elle est une escale agréable et reposante avant la remontée jusqu’en Guyane. Bien sûr la côte offre par la suite d’autres ports sur notre route comme Fortaleza, Sao Luis, Belem… mais nous préférons rester éloignés des côtes, bénéficier ainsi des courants porteurs et éviter les barques de pêche naviguant sans feux même à plusieurs dizaines de miles au large. Nous en profitons pour faire un peu de bricolage et de couture, comme une housse imperméable pour une banquette de quart et une protection anti-UV pour notre annexe. Vendredi, journée papiers d’entrée à Cabadelo et dans la foulée sortie du territoire. Comme à chaque fois au Brésil, il faut compter minimum une demie-journée, voire quasiment la journée complète pour obtenir ses fameux papiers et coups de tampons, d’abord la police fédérale puis les douanes et enfin la capitainerie. Evidemment tout n’est pas au même endroit, voire pas dans la même ville puisqu’aujourd’hui vendredi 2 mai, la police fédérale de Cabadelo fait le pont. Les heures d’attente, de transport, et complications s’enchainent. Heureusement, ne restant que quelques jours, nous avons pu faire notre entrée et notre sortie en même temps. Amis navigateurs, rassurez-vous, il parait que certains ont eu plus de chance que nous !
Cette escale sera aussi l’occasion de rencontrer Michel et son fils François sur leur beau voilier bois Marie-Galante, que Michel a construit. Rencontre et coïncidence étonnantes, à Jacaré-même, mais il y a quelques semaines, Michel a fait la connaissance d’un autre couple de français, dans les mêmes âges que nous, eux aussi à bord d’un voilier nommé Mandragore ! Il nous transmet leurs coordonnées. Peut-être que nos prochaines escales maritimes nous permettront de les retrouver. La veille de notre départ, nous rencontrons Julie et Lionel, à bord d’un voilier, facilement reconnaissable, une copie conforme du Captain Brown de Loïc Fougeron, mais grée en côtre. (A bord de ce bateau, Fougeron, comme Bernard Moitessier, avait pris le départ de la première course autour du Monde en solitaire et sans escale en 1968). Julie et Lionel habitent à l’île de Ré. Elle est professeur à domicile, il est skipper de la Jonque d’Arz en Ré. Ils avaient prévu de faire la descente jusqu’en Casamance puis la transat ensemble, mais… Julie est tombée enceinte plus tôt que prévu ! Elle est restée en France le temps des examens obligatoires les trois premiers mois, et a pu rejoindre le futur papa à Fernando de Noronha. Quelques regrets d’une navigation écourtée pour Julie, mais rapidement estompés par la pensée de ce grand bonheur à venir ! Leur prochaine transat se fera donc à trois ! D’autres rencontres marquantes ? Oui, c’est aussi cela la richesse de ce voyage ! Nous ne raconterons pas tout ici, mais citons quand même Gabriela et Andre, un couple brésilo-italien sur Curupira, leur voilier bois portugais de 42 ans qu’ils restaurent depuis quelques mois, ou encore Pascal et Marie-Line à bord de Ghudull. Le plus drôle est que nous nous sommes déjà croisés aux Canaries, Fernando de Noronha, puis Salvador, mais sans jamais prendre le temps de discuter longuement. Soit nous partions lorsqu’ils arrivaient, ou inversement. Ils me rassurent, eux aussi ont une BLU, et autant de problèmes que nous à la faire fonctionner. Comme nous, la réception des mails est quasi nulle depuis le Cap Vert. Ils en ont parlé à d’autres qui connaissent les mêmes soucis. Parait-il que c’est normal, cela s’arrangera lorsque nous remonterons, à partir de la Guyane. En effet, cela s’avèrera vrai. Nous parviendrons à recevoir des bulletins grib météo quelques jours plus tard !
Allez, il faut y aller. La marée va bientôt redescendre, il nous faut lever l’ancre, remonter le chenal et atteindre le large avant la nuit. A bientôt ! On se retrouve dans 15 jours environ à Kourou !