Chapitre 32 : 21 février – avril 2009 : Panama City, les iles Perlas, préparatifs avant la traversée du Pacifique
Avant... Après...

Mandragore est tout beau, on l’a sorti de l’eau et caréné (nettoyé et repeint sa coque pour les novices aux termes marins). Il a désormais une nouvelle couleur de robe ou disons plutôt que sa robe reste noire, mais ses jupons sont rouges ! Je veux parler de ses œuvres vives, la partie sous l’eau ! Le rouge était d’ailleurs sa couleur d’origine. Nous n’avions pas caréné depuis notre départ de Noirmoutier, il y a un an et demi. L’antifouling commençait à ne plus être efficace, nous obligeant à le nettoyer en apnée de plus en plus souvent. Nous voulions le faire avant d’entamer la traversée du Pacifique vers les Marquises. Voilà chose faite, après quelques frayeurs qui se terminent bien… (cf le récit ci-après). Nous l’avons sorti de l’eau sur un treuil au Balboa Yate Club, près de Panama City. Ce ne fut pas chose facile… non pas le carénage en soit – sept heures de boulot intensif -, mais l’accès à ce fameux treuil (qui tire le bateau sans le soulever), bien adapté pour Mandragore, et surtout pas cher. Je passe les détails…, mais on se souviendra des panaméens du Balboa Yate Club ! Le bateau est à présent tout propre, c’est le principal. Ce soir, tous les pleins de nourriture, eau et gasoil sont à bord. Nous levons l’ancre demain matin pour les îles Marquises… Pour ces 4000 miles à venir (soit un peu moins de 8000 kms), une quarantaine de jours de mer, il faudra nous écrire sur notre adresse mail à bord.
Sinon, on a profité de notre attente sur Panama pour repeindre le pont, effectuer différents travaux d’entretien et améliorations, et commencer un nouveau site internet. Nous avons voulu changer, car il devenait difficile de naviguer sur le blog, notamment pour relire un carnet de bord sur un pays précis, ou consulter les travaux des enfants. A present, c'est plus clair, du moins on l'espère ! Il est loin d'être fini, mais c'est déjà une première ébauche : www.levoyagedemandragore.com
Bises à tous ! A bientôt !
Laurent et Hélène





Première partie de carénage aux îles Perlas, écrit le 28 mars 2009 :
On vient de quitter les Perlas, laissant nos mauvais souvenirs de carénage derrière nous. Ca ne s’est pas passé comme prévu, mais ça s’est finalement bien terminé, heureusement ! On devait initialement caréner dans un chantier avec le bateau tiré par un treuil. Le prix était intéressant, on avait pu réserver une date pour le 11 mars. Finalement notre aller-retour imprévu en France nous a contraints à annuler, mais à présent le treuil n’est plus disponible avant plus d’un mois... On choisit donc la seconde option qui nous plait moins, le faire sur une plage, sur des béquilles comme on l’avait fait à marée basse dans le port de Noirmoutier.
On arrive sur Cacique, une île déserte de l’archipel des Perlas, à deux jours de nav de Panama, avec une plage conseillée pour les carénages par notre guide nautique. Deux bateaux dans la baie, dont un catamaran en train de finir son carénage sur la plage. C’est bon signe, mais deux heures plus tard, les deux bateaux s’en vont. Il ne reste plus que nous. Equipés d’une machette et d’une scie, on part à terre, chercher des troncs d’arbres, pour fabriquer des béquilles, on en choisit deux, d’une largeur convenable, déjà tombés à terre - cela nous évite d’abattre un arbre exprès pour ça – et suffisamment lourds et solides pour nos besoins. Entre la scie pour ajuster la longueur du tronc, la machette pour creuser les encoches où serons fixés les bouts, la perceuse pour faire les trous des boulons de 14 qui fixeront les béquilles à la coque, un après-midi de boulot. A la nuit tombée, on est content du résultat et confiant pour demain matin…
Mais le port de Noirmoutier est bien différent d’une plage, si calme soit-elle. Les petites vagues qui déferlent ont beau être de taille tout à fait normale pour une marée qui monte ou se retire, elles sont de trop pour un quillard qui cherche à se poser tout doucement et droit sur le sable. Une fois que la semelle de Mandragore a touché le fond sableux, c’est à présent trop tard, impossible de se retirer. Le stress monte, tout va bien se passer, pose toi tranquillement, mais une première déferlante fait gîter le bateau sur tribord, j’entends encore résonner le bruit de la première béquille qui se rompt. Puis d’un coup, le bateau se met à gîter de l’autre sens, l’autre béquille tient bon, mais elles ne sont pas faites pour recevoir de tels à-coup, et ce n’est évidemment pas bon pour la coque, le gréement... Une autre vague arrive, l’élan nous entraîne à nouveau sur tribord… la béquille craque encore, le boulon se tord, le pavois se fend ! Des images horribles me traversent l’esprit, l’histoire du voilier en ferro-ciment qui s’est brisé sur un banc de sable en 2006 sous le pont de Noirmoutier alors qu’il rentrait d’un tour du monde… Laurent libère vite la béquille tribord, elle flotte à présent lâchement sur le côté du bateau. Vite, il faut faire du poids côté bâbord, on ramène l’annexe sur le côté qu’on remplit de bidons d’eau. Qu’est-ce qu’on a de lourd, qu’est-ce qu’on peut mettre pour forcer le bateau à se poser sur sa béquille bâbord ? Le pot de peinture d’anti-fouling ! Je sors difficilement par l’échelle du carré l’énorme pot de 40 kilos, (il m’en parait le double !) ? Tout cela sert sûrement à rien, on se sent bien faible et impuissant, mais il nous faut de toutes les façons essayer quelque chose. Une vague, puis une autre, Mandragore se balance violemment d’un côté puis de l’autre. La scène a dû durer une trentaine de minutes, elle nous semble interminable. Les hublots tribord sont désormais constamment sous l’eau. Cette fois, Mandragore ne se relèvera plus, il va s’échouer sur son flanc. On essaie d’amortir et relever un peu la coque en y glissant des sacs de voile. Le calme revient peu à peu, la mer est désormais derrière nous. Quelques heures de répit… mais après, comment se passera le déséchouage dans six heures…
La scène est un peu irréelle. Nous sommes là échoués sur la plage. Finalement, pas de casse, à part un peu le pavois, mais rien de grave et facilement réparable. On pourrait presque dire que Mandragore a passé le test de l’échouement, on sait qu’il pourrait s’échouer comme les vieux gréements sur la plage des Dames de Noirmoutier pendant les Régates du Bois de la Chaise ! Mais une grosse différence entre eux et nous, c’est la forme de notre coque et notre longueur de quille, 1m85 de tirant d’eau, ce qui nous offre une belle gîte de 40-45° lorsqu’on est couché. C’est impressionnant de l’extérieur, comme de l’intérieur. Les serviettes de bain, les torchons, la cuisinière, les filets de fruits et légumes… tous gîtent au même pas de danse ! Maintenant que nous sommes là, autant se mettre rapidement à la tâche, on commence le travail de carénage sur un premier côté de coque. Première étape, enlever à la spatule tous les coquillages et les algues agglutinés sur la coque, puis poncer au papier de verre, nettoyer au Saint-Marc, faire de petites retouches époxy sur certains endroits… Evidemment tout à la main, ce n’est pas sur une plage déserte qu’on peut espérer de l’électricité. Et vu la gîte du bateau, autant oublier d’utiliser l’énergie des batteries du bord, elles aussi à 45°… ça n’aime pas trop ça… Serrez les fesses les filles, dans quelques heures, c’est fini !
On n’aura pas le temps de peindre, mais la coque bâbord est bien préparée, les premières vagues recommencent à chatouiller la quille. Le début de ta libération Mandragore, mais aussi le début d’un second calvaire avant de te sortir définitivement de là… L’eau remonte peu à peu, la gîte diminue aussi, peut-être échapperons-nous à l’étape du balancement d’un bord à l’autre ? Parait-il qu’il ne faut pas parler trop vite… le bateau est presque droit, mais touche encore, on ne parvient pas à se dégager au moteur. Et c’est reparti… une première gifle, une deuxième, et ainsi de suite… Que faire ? Attendre encore un peu que la marée montante nous libère. Mais au lieu de nous dégager, chaque vague nous rapproche par petits sauts du bord… Et m… On essaie de se sortir de là en tirant avec le moteur de l’annexe. Evidemment ça ne sert à rien. Autre solution, porter une ancre plus loin pour avoir un point d’ancrage suffisamment résistant et se tirer au guindau. Allez, allez… et puis, une joie intérieure commence à poindre, le nez du bateau semble bouger, je n’ose pas crier victoire trop vite, Laurent aide le bateau au moteur en mettant les gaz à chaque vague, je remonte l’ancre au guindau. Mètre par mètre, ça marche !! Mandragore retrouve de l’eau sous sa quille, on est sorti de ce mauvais pas, et on n’est pas près de recommencer !
On part mouiller un peu plus loin à l’ancre. Un bon repas pour se remettre de tout ça, et maintenant… on fait comment pour la suite du carénage ? Les béquilles sur une plage, l’échouement sur un flan, trop de stress, on oublie. Dans ces moments-là, on envie les catamarans qui n’ont pas de questions à se poser, et peuvent se poser sur le sable tranquillement sur leur deux coques. Ou même les bateaux aciers ou alu qui n’ont pas les mêmes soucis de résistance aux chocs que les voiliers bois, ferro, ou plastiques. Comment font les gens d’une manière générale ? Ils sortent le bateau de l’eau une fois par an. Ils profitent de la saison cyclonique pour caréner le bateau et effectuer d’autres travaux par la même occasion. Ou ils sortent le bateau exprès pour caréner, mais les prix incitent parfois à réfléchir… La solution que nous avions trouvée à Panama avec un treuil nous plaisait bien. A bon marché et de manière sûre, elle permettait de sortir le bateau sans le lever et travailler dessus efficacement pendant 48 heures. Dommage qu’on ait dû passer notre tour, et que la liste d’attente est à présent bien longue.
Ce matin, nous remontons vers Contadora, une autre île des Perlas, pour trouver un autre lieu, une autre solution. Et au pire, on remontera sur Panama City en attendant patiemment notre tour. Restent à présent seulement les souvenirs de cette frayeur, et les boutons de moustique ! Je me suis faite dévorer hier par les moustiques pendant le carénage, j’ai plusieurs centaines de boutons rouges partout, surtout les jambes, le dos, et les bras. Alors, entre deux tapotages de clavier pour écrire ce message, « je me grète, je me grète, di caouin couté » (même avec un couteau !) comme dirait la voisine de mon arrière grand-mère maternelle dans son patois breton.





