Le voyage de Mandragore autour du Monde...

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Une île à l’abri des troubles de la capitale

 

Un carnet de bord consacré uniquement à cette petite île haïtienne… La première fois qu’on nous a parlé de « l’ïle à vache », ce sont des amis voileux, Isabelle et Laurent, rencontrés en Martinique. « Arrêtez-vous là-bas, cette île est l’une des rares escales sûres en bateau à Haiti. Elle vous offrira une bonne pause pendant votre navigation entre les îles Vierges et Cuba. Qui plus est, vous verrez, elle en vaut vraiment la peine… ». Leur témoignage nous fait bien envie, mais nous n’avons aucune instruction nautique sur Haïti, encore moins sur cette petite île au sud du pays. Nous recherchons plus d’infos sur internet et tombons sur le récit d’un voilier « Loren » racontant son escale en 1998. Les informations datent un peu, mais leur récit nous conforte sur la sécurité de cet endroit et avive encore davantage l’envie de nous y arrêter…

Il y a plusieurs siècles, ce mouillage était déjà réputé pour sa sécurité et sa grande discrétion. C'est ainsi qu'il fut fréquenté, entre autres, par Morgan, le célèbre pirate anglais qui harcelait les espagnols pour conquérir leurs colonies et leurs navires. Aujourd’hui l’île demeure sur de nombreux aspects, telle qu’étaient les Antilles il y a un siècle. 19.000 habitants, pas de route, pas d'électricité, pas d’eau potable, mais des sentiers à travers les vallées, des petites maisons en feuilles de cocotiers ou en pierres, quelques vaches, cochons, chèvres qui broutent autour de la maison, les bruits des enfants qui courent et jouent dans les arbres, les pirogues (bois fouille) et « bateaux pays » qui partent quotidiennement à la pêche dans la baie, les femmes qui font cuire les pois et le riz pour le soir, l’animation autour du chargement et déchargement des produits qu’on ramène de la ville en bateau, une vie à la campagne, au bord de la mer, pleine de simplicité et de chaleur humaine avec ses qualités, mais aussi ses difficultés. Les gens sont pauvres, très pauvres, mais ce n’est pas la misère comme elle peut l’être dans les villes, ils vivent de peu, s’accommodent de ce que peut leur offrir leur île aujourd’hui, à l’abri des troubles politiques de la capitale.

En effet, à quelques centaines de kilomètres de là, il faut aussi en parler. Haïti, c’est un peuple déchiré par des troubles politiques qui n’en finissent pas, un peuple qui ne s’est jamais vraiment stabilisé depuis son indépendance. Depuis le départ d’Aristide en 2004, un gouvernement provisoire est en place sous contrôle de l’ONU, le peuple haïtien met beaucoup d’espoir dans les prochaines élections présidentielles en 2009, en espérant qu’un jour le mot « politique » en Haïti cessera de rimer avec « corruption » et « intérêts personnels »….

 

Un accueil plus que chaleureux

 

Vendredi 5 décembre, nous attendons le lever du jour pour pénétrer dans la baie de Port Morgan devant le village de Kay-Kok et le seul hôtel de l’île (construit par un couple de français il y a une quinzaine d’années). Nous faisons bien d’attendre, elle est truffée de casiers des pêcheurs. De plus la vue des petites voiles blanches ou des pirogues parties à la pêche nous offre un beau spectacle de bienvenue. L’ancre vient à peine de toucher le fond sableux de Port Morgan, plusieurs pirogues viennent nous voir : « Bonjour, Bienvenue à l’île à vache ! C’est la première fois ici ? ». Villeme, Wilness, Wildord, Daniel, Machenzy, Pascal… Enfants ou plus grands sont nombreux, ils viennent vous accueillir, discuter avec vous, proposer leurs services, vous informer des produits locaux que vous pourrez acheter ou troquer. Vous n’aurez que l’embarras du choix en fonction des affinités ! Ils sont nombreux, mais personne n’est insistant, il suffit de leur répondre aussi gentiment qu’ils s’adressent à nous. On aimerait quand même bien trouver une dizaine de minutes pour se reposer de nos cinq jours de mer depuis les îles vierges ! mais ça, il faut oublier ! Toc toc toc ! ah… Oui ? - Bonjour ! et nous passons notre après-midi à discuter ! Les jours suivants, les enfants nous rapportent des noix de coco, des mangues, des citrons, des amandes grillés, Chacun y va de ses spécialités. Wilna propose de partager un repas haïtien dans sa maison, Fausta des noix de cajou grillées et du Grenadia, une boisson qu’elle prépare, les pêcheurs des langoustes de leur dernière pêche… Le troc est également très prisé. Nous échangeons des produits locaux contre des objets de notre bord. Les habitants ont de nombreux besoins : voiles pour les bateaux de pêche, bouts, vêtements, vaisselle, masques, tubas, denrées non périssables, stylos, médicaments…

Nous ferons tout particulièrement la connaissance de Villeme et Wilnes, deux gars vraiment chouettes sur cette île ! Nous avons une lettre à remettre à Hubert, un ancien de Noirmoutier, installé ici depuis une douzaine d’années. Ils savent où il habite et nous y emmènent le jour-même, c’est à une grosse demi-heure de marche. Cette balade nous offre l’occasion d’une première immersion dans l’île. Les paysages sont splendides.

 

La naissance d’un échange entre une classe haïtienne de l’île à Vache et une classe française de Noirmoutier

 

De retour dans le centre de Kay-Kok, nous souhaitions rencontrer une école pour mettre en place un échange avec une école de France. En effet, sachant que nous passions par Haïti, la classe de l’ « Ecole Rose des Dunes » de Barbâtre, à Noirmoutier qui suit notre voyage depuis plusieurs mois, nous avait demandé de leur raconter comment se passait la vie d’un enfant là-bas. Nous rencontrons une première fois Anneley, la directrice de l’Ecole « Etoile du Matin », puis Cean Rose May, l’institutrice et les 46 enfants de 2ème Fondamentale, âgés de 7-8 ans. Nous leur transmettons les 21 questions préparées par les enfants de France. Via notre système radio BLU à bord du bateau, nous pouvons rapidement échanger par mail les questions et réponses de chacun. Avant de plancher sur leur examen de fin de trimestre, ils chantent pour les enfants de Noirmoutier une chanson apprise à l’école et bien connue des nôtres aussi : Frère Jacques ! Frère Jacques !... La directrice, ayant la possibilité d’accéder à peu près toutes les semaines à internet lorsqu’elle se rend en ville, propose de poursuivre l’échange avec les enfants de France, lorsque nous serons partis. Les enfants sont ravis. En annexe de ce carnet de bord, nous avons mis en ligne le résultat de ces questions et réponses entre les deux écoles.

 

 

Kay-Kok, et ses combats de coq

 

« Caille-Coq » ou « Kay-Kok » en créole porte bien son nom ! Tous les samedis et dimanches après-midi, les hommes du village et du village voisin viennent chacun avec un coq, ou en simples supporters. Une cinquantaine de personnes se regroupe autour d’un petit « ring » de deux mètres sur deux en ciment. Les coqs sont pesés, de sorte qu’ils combattent avec un adversaire de même corpulence et de préférence de village différent. Certains ont une chaussette sur la tête jusqu’au début du match pour qu’ils ne soient pas perturbés ou excités par la vue de leurs adversaires. Les paris sont lancés. Les hommes jouent 100, 200 gourdes (soit 3-4 euros). C’est pire qu’un match de foot ! Une foule en délire ! Les yeux fixés sur leur favori, ils crient, l’encouragent, l’adrénaline monte ! Plumes hérissées, coups de bec, le match est fini lorsqu’un des coqs cherche à partir de la scène. Le coq dominant et son club de supporters sont triomphants. Le spectacle est autant de regarder les coqs que de regarder les hommes ! Mais où sont les femmes ? Pas une autour du ring, seulement quelques unes qui vendent de petites collations et du rhum pour les hommes. Une tradition d’avant match est notamment d’acheter une petite dose de rhum en verser un peu autour de l’animal, en boire un peu, puis allumer une cigarette, et toucher le cou du coq avec l’allumette pour lui porter chance ! Néanmoins, ça ne marche pas tout le temps…

 

« Madame Bernard »

 

On pourrait croire qu’il s’agit du nom d’une femme. Oui et non… En fait, c’est tout simplement le nom du village principal de l’île « Madame Bernard », le nom vient d’une femme de colon influente qui habitait là. Les esclaves disaient entre eux « je vais chez Madame Bernard » pour dire je vais au village. Depuis le nom est resté.

Il faut compter une bonne heure de marche pour s’y rendre à pied depuis Kay-Kok, même pour certains des enfants de Kay-Kok qui font ce trajet matin et soir pour aller à l’école ! Madame Bernard est surtout animé les lundis et jeudis, jours du marché dans la rue principale. Au bout de cette rue, se dresse l’église catholique, la messe y est célébrée en créole par un prêtre américain. On y trouve aussi un centre de santé et un orphelinat, mis en place par Sœur Flora, une femme qui a beaucoup œuvré, et œuvre encore, pour les enfants de l’île.

 

« Les Cayes »

 

Les Cayes a tout d’une ville, ses avantages et ses inconvénients, un grand marché, des rues animées, des magasins, mais aussi le bruit, la pollution, les voitures, la saleté… On ne peut pas tout avoir ! Depuis l’Ile à Vache, nous rejoignons les Cayes en navette, nous embarquons à une vingtaine de personnes dans une grande pirogue à moteur. Le trajet dure environ une heure. Les Cayes est pourtant la troisième ville du pays, mais même si cela peut paraître surprenant, elle ne possède pas de débarcadère. Une fois près de la rive, les passagers et le matériel sont transférés dans de petites pirogues qui peuvent s’approcher du bord. De là, les pieds dans l’eau ou portés par les piroguiers, les gens peuvent rejoindre la rive.

Nous voulions retirer de l’argent dans une banque, mais nous avons oublié de prendre nos passeports avec nous... Il n’y a pas de distributeur automatique, seulement à Port-au-Prince. Nous récupérons une photocopie de mon passeport depuis ma boite mail, et heureusement la banque nous fait une petite faveur en acceptant notre photocopie, car normalement il faut les originaux. On fera plus attention la prochaine fois ! Il nous reste un peu de temps pour changer notre bouteille de gaz, aller au marché, faire le plein de fruits et légumes. La navette a du retard, on en profite pour manger du poisson avec du riz au pois, plat typique local. Une bonne heure plus tard, cette fois le bateau est prêt, nous sommes presque partis, in extremis les pirogues emmènent encore quelques derniers retardataires…

 

Dernière journée à l’île à Vache. Nous la passons à bricoler à bord, discuter avec les enfants et gens qui viennent nous voir en pirogue. « Vous reviendrez quand ? Dans quelques années ? – Oui, avec des bébés ! – Je les emmènerai avec moi à la pêche ! »

Au-revoir l’île à Vache, une escale intense, inoubliable dans notre voyage…

 

L’action de l’ONG EMDH, Enfants du Monde Droits de l’Homme à Haïti

 

Avant de clore ce carnet, un petit mot sur l’action de cette belle ONG, EMDH, Enfants du Monde Droits de l’Homme. Présents dans une dizaine de pays sensibles, ils sont notamment en train de mettre en place un programme à Haïti, dans le Département des Nippes et Port-au-Prince, un programme de reconstruction d’écoles suite aux tempêtes tropicales d’août et septembre dernier. Le programme n’a pas encore démarré, il attend le financement sous peu de l’UNICEF. Mais l’école de Noirmoutier va suivre le lancement du programme. En relation avec le chef de mission sur place, François-Emmanuel Jeannet, ils échangeront avec lui leurs questions. Nous mettrons ses réponses en ligne sur notre blog.